À la fin des années 1970, alors que le Gresea se cherche encore un endroit pour mener ses activités et même un nom définitif, il s’est déjà donné une problématique générale et une méthode d’analyse. Dans la brochure publiée lors des 25 ans du Gresea, Érik Rydberg revient sur cette approche spécifique de la mondialisation : « C’est par l’approche filière en effet, présente dès ses premiers pas, que le Gresea va se faire connaître et bâtir son renom. C’est la « méthode Gresea » : dévoiler, mettre à nu scientifiquement la chaîne solidaire des mécanismes d’exploitation de l’homme dans une filière de production donnée » (E. Rydberg, Un quart de siècle 1978-2004, Gresea, 2004). En 40 ans, ces filières de production et l’entreprise transnationale qui les domine ont évidemment beaucoup évolué. Mais, aujourd’hui comme hier, cette approche particulière reste une marque de fabrique…

La cigarette comme origine

En octobre 1978, le Gresea publiait une « Analyse du système productif mondial du tabac, en vue de dégager les possibilités d’y instaurer un Nouvel Ordre Economique International ». Cette première étude sera suivie quelques mois plus tard de la description de quatre multinationales du tabac : R.J Reynolds, Philip Morris, British-American Tobacco et Rupert-Rothmans.

Cette « cartographie de l’empire du tabac » est tout d’abord éclairante du point de vue de la « méthode Gresea ». En partant de la description fine d’un système productif, les auteurs dévoilent les caractéristiques de la stratégie de domination des entreprises multinationales du secteur et les conséquences de celles-ci pour les économies des pays en voie de développement, appellation consacrée à l’époque.

Sur le fond, cette étude est assez novatrice pour l’époque tant elle met déjà en lumière la fragmentation des filières de production et ses conséquences sur les travailleurs et les États : « Situées au centre de la filière de production?, les sociétés multinationales vont se battre sur trois fronts : en amont vers les approvisionneurs en brut (les fournisseurs) ; en aval vers les consommateurs et vers les États (considérés comme préleveurs de taxes) et, horizontalement, entre elles et vis-à-vis de leurs travailleurs » [1]. Concernant les travailleurs, les auteurs expliquent : « Toute stratégie de domination des sources d’approvisionnement en tabac brut tend toujours à atomiser les fournisseurs, à faire reporter sur eux, ou en tout cas sur d’autres, le maximum des coûts d’approvisionnement. ». Et pour imposer leurs conditions aux fournisseurs, il faut que chacun « soit convaincu qu’il n’est pas un fournisseur indispensable ; qu’il est dans l’impossibilité de comparer les prix proposés par l’EM et, qu’il soit « engagé » par des investissements coûteux » [2].

À l’époque, les analyses sur l’entreprise multinationale? sont encore très influencées par la grande entreprise intégrée [3]. Comme le montre l’étude sur le tabac, cette vision de l’entreprise structurée autour de grands centres de production est déjà largement occidentalocentrée. Dans certains secteurs, le tabac dans ce cas-ci, les pays producteurs du Sud connaissent, avant ceux du Nord, une fragmentation extrême de leur système productif. La question de la sous-traitance? et la mise en concurrence de ces petites unités de production par un centre de décision transnational est formulée dans cette étude comme un élément du pouvoir des multinationales. Une stratégie qui, à partir des années 1980 et 1990, va largement être appliquée aux systèmes productifs du Nord.

Le cuivre et l’échange inégal

L’échange inégal entre les pays du Tiers-monde, spécialisés dès leur « indépendance » comme pourvoyeurs de matières premières, et les pays du Nord qui produisent des biens manufacturés à partir de ces matières premières, a toujours été une thématique centrale du travail du Gresea. Avec une spécificité : le rôle joué par les firmes transnationales dans ce mécanisme d’échange inégal qui provoque l’appauvrissement des pays du Sud.

En mai 1979, la brochure « Quand j’entends le mot cuivre… » sortait de presse. Le choix du cuivre ne doit rien au hasard. Il s’agit tout d’abord « d’un des plus importants métaux non ferreux, non seulement parce qu’il est largement utilisé par l’industrie électrique, mais aussi parce qu’il sert de référence pour l’évolution des marchés d’autres métaux : plomb, zinc, etc.  ». Alors que certains pays africains accèdent à peine à leur indépendance et que le mouvement de décolonisation touche à sa fin, les cartes sur le marché du cuivre sont progressivement rebattues. « Jusqu’au début des années 1960, les firmes issues des grands blocs occidentaux étaient presque exclusivement présentes dans leur chasse gardée respective : les américaines en Amérique du Nord et du Sud et les européennes en Afrique  » [4]. Deux processus s’enclenchent à partir de là. Il y a tout d’abord la tentative, parfois modeste, de certains pays producteurs de prendre le contrôle de leur sous-sol. On parlera au Chili, à partir de 1964, de « chilinisation » du cuivre. Il ne s’agit en aucun cas de nationalisation puisque ces décisions politiques consistaient essentiellement à créer des partenariats public-privé qui ont permis aux multinationales américaines comme Kennecott ou Anaconda de maximiser leur profit en faisant porter le coût de l’investissement sur l’État chilien [5]. Au Chili, il faudra attendre 1971 et le gouvernement d’Unité populaire de Salvador Allende pour voir la nationalisation des principales mines du pays. Néanmoins, devant ces velléités de prises de contrôle des États producteurs, les EM du secteur vont réagir en diversifiant leurs sources d’approvisionnement pour minimiser les risques de nationalisation, mais aussi, en acceptant « en façade » une nouvelle division internationale du travail? dans le secteur afin de s’allier les bourgeoisies locales. Si quelques unités de transformation du cuivre voyaient le jour dans les pays du Sud, ce mouvement est resté marginal. Dans ses dernières pages, la brochure marque un arrêt en Belgique, une terre de cuivre et, surtout, de colonialisme. L’exploitation du sous-sol congolais a permis à la Belgique de développer une industrie du cuivre avec, comme le montre le graphique ci-dessous, deux acteurs majeurs : la Société Générale de Belgique, dont nous reparlerons ci-après, et surtout l’Union minière, rebaptisée Umicore en 2001.

En 1986, la filière de production? du cuivre se trouve de nouveau au centre d’une longue étude du Gresea, sous la plume de N. Ronse et de N. Sonet. Sept ans plus tard, le contexte est tout autre. Surabondant sur les marchés mondiaux, le prix du cuivre plonge et impacte fortement les économies de pays producteurs fortement spécialisées sur cette matière première?. C’est de nouveau le cas du Chili qui est scruté par les deux chercheuses. La stratégie du choc mise en place au Chili par les Chicago Boys et le général Pinochet ne parviendra pas à revenir complètement sur l’héritage laissé par le gouvernement d’unité populaire : « le Chili est certainement un des pays du Tiers-monde où la nationalisation du cuivre a été ressentie le plus profondément par l’ensemble de la population, au point que le général Pinochet a pu indemniser les multinationales dont les avoirs avaient été nationalisés, mais n’a jamais pu dénationaliser le secteur de la gran mineria ». Dès lors, et comme on en a pris l’habitude : « les investisseurs ne sont nullement rassurés sur leur avenir, lors d’un changement de régime. Et ils n’ont pas, non plus, une confiance à toute épreuve quant à la stabilité de celui-ci » [6].

Près de trente ans plus tard, en 2013-2014, Raf Custers part pour un road trip d’une année en Amérique latine. Il en ramènera, entre autres choses, une photographie du Chili et de son cuivre. Les technologies ont évolué, les dégâts environnementaux aussi, mais l’acteur pivot de la filière reste le même : la firme transnationale. Anglo American, BHP Billiton ou Glencore ont pris la place des Anaconda ou Kennecot au fil des processus de fusion-acquisition. L’entreprise publique subsiste néanmoins, mais faute d’investissement, le Chili ne transforme toujours pas son cuivre : « la dictature a désindustrialisé le Chili. Ensuite, l’exploitation primaire des matières premières a été favorisée. Le centre de gravité du secteur s’est déplacé des entreprises publiques (la Codelco et l’Enami pour les petites exploitations) vers le privé. Cela vaut également pour l’exportation de cuivre. En 1985, la Codelco prenait encore 80% de l’exportation à son compte, contre 20% pour les multinationales. Mais, vingt ans plus tard, la proportion est inversée. On n’en était plus qu’à 10% pour la Codelco, contre 90% pour les multinationales  » [7].

Depuis la fin de la période coloniale, les richesses extraites des sous-sols de pays de la périphérie ont plus contribué à l’enrichissement des pays du Nord, par multinationales interposées, qu’au développement soutenable et au progrès social sur le long terme pour les pays producteurs de ces richesses. Pour certains pays, le fait de posséder ces richesses s’est même transformé en une véritable « malédiction ».

Le pétrole et le contre-développement

L’étude sur le pétrole en Afrique réalisée par Bruno Carton en collaboration avec Pascale Lamontagne et publiée par le Gresea en avril 2000 pose, pour la première fois en langue française, la question : « et si le pétrole faisait le malheur des peuples ? ». Il ne s’agit pas ici de questionner la détresse des actuels gilets jaunes, mais bien les malheurs des populations des pays producteurs de pétrole, particulièrement en Afrique.

L’hyperextractivisme n’est pas le développement
 
Outre le pouvoir des entreprises multinationales, l’étude des filières de production des matières premières comme le cuivre permet aussi d’interroger plus largement les « modèles » de développement économique, particulièrement en Amérique latine où actuellement : « le virage à droite est devenu un lieu commun pour désigner le contexte actuel de la région, désignant un processus de reflux de gouvernements promouvant (avec des intensités différentes) l’intervention de l’État dans l’économie » [8]. Comme l’explique Natalia Hirtz, les gouvernements progressistes latino-américains des années 2000 ont réorienté la rente perçue sur les matières premières vers des politiques de luttes contre la pauvreté, mais ils n’ont pas modifié le modèle de développement extractiviste, que du contraire. « Prônant un discours critique du néolibéralisme des années 1990, ces gouvernements vont généralement adopter une rhétorique nationaliste en coexistence avec un modèle extractiviste qui s’impose comme conséquence d’une politique qui vise à augmenter la compétitivité économique du pays sur base des avantages comparatifs. Par exemple, en Bolivie, le taux d’exportation des matières premières est passé de 89,4% en 2005 à 92,9%, en 2009. Alors qu’au Brésil (considéré comme un pays fortement industrialisé durant les dernières décennies) la participation de matières premières dans les exportations est passée de 48,5% en 2003 à 60,9% en 2009 […]. Sur base du modèle extractiviste, ces gouvernements ont bénéficié du prix élevé des matières premières pour relancer l’économie de la région et diminuer significativement la pauvreté. La croissance économique donnera les moyens de renforcer l’action de l’État et de mener des politiques sociales qui ont notamment consisté à élargir les droits sociaux, à mettre en œuvre des programmes d’assistance sociale, mais aussi, à subventionner largement les entreprises privées. Les États ont également accentué le contrôle des barrières douanières, renationalisé certaines entreprises ou, dans la plupart des cas, augmenté la participation publique dans ces entreprises. Ils ont enfin réinstauré le contrôle des prix des services publics (qui restent majoritairement sous l’emprise des capitaux privés) et de certains biens de consommation indispensables pour la population » [9]. S’ils ont réorienté la rente, ces gouvernements ont dans certains cas accentué la spécialisation des économies latino sur l’industrie extractive, rendant par le fait même leurs programmes sociaux dépendant des prix mondiaux des matières premières et de l’alternance politique.

Cette brochure questionne l’économie pétrolière : à quoi sert la manne pétrolière ? À quel développement ? Qui en bénéficie ? À l’origine de la malédiction des matières premières, on trouve les firmes multinationales et les profits qu’elles réalisent dans les pays de production avant de les rapatrier au Nord ou dans les paradis fiscaux. L’auteur définit ensuite de manière très précise l’enchaînement des conséquences socioéconomiques de cette malédiction : « les deux premiers producteurs pétroliers d’Afrique Sub-Saharienne, le Nigeria et l’Angola, figurent au rang des États à plus faible revenu par habitant. Partout en Afrique, l’exploitation pétrolière apparaît comme une violence faite aux peuples . Au lieu de servir à développer les ressources productives des pays et le capital? humain, la richesse pétrolière, dont la gestion est centralisée dans un cercle restreint autour des détenteurs de l’appareil d’État, favorise l’évasion des capitaux et l’éclosion de trafics en tous genres. Bien plus, la richesse pétrolière autorise des logiques redistributives auprès des élites urbaines - cadres de l’armée, hauts fonctionnaires, commerçants liés à l’import-export et permet aux pouvoirs en place de s’abstenir d’investir dans le développement des ressources productives. À condition de pouvoir protéger militairement, ou par milices, sociétés de mercenaires, le « pays utile », celui où se concentrent les gisements pétroliers. Bien souvent, exploitation pétrolière et régimes militaires ou à parti unique s’allient bien : Nigeria, Algérie, Gabon, Cameroun, Guinée Equatoriale. Atteintes à la liberté d’expression - censure de la presse, ... -, à la liberté d’association - multiples violations des droits syndicaux -, riment également avec économies pétrolières. Déjà par lui-même peu créateur d’emplois, le développement pétrolier engendre le chômage , par la non-valorisation des ressources existantes autres que le pétrole. Enfin la rente nourrit la rente et l’endettement  : suite entre autres aux fluctuations du prix du pétrole sur le marché mondial et aux conditions imposées dans les négociations par les multinationales du pétrole aux pays hôtes de leurs investissements, ces derniers sont contraints à réinvestir la rente dans l’entretien et l’expansion de leurs installations pétrolières, de s’endetter lourdement pour y satisfaire, voire de s’obliger à exploiter toujours plus le pétrole en gageant la production future en remboursement de la dette » [10].

Plus encore que le cuivre du Chili, le pétrole en Afrique montre à quel point, dans des filières de production dominées par quelques entreprises multinationales, la spécialisation des pays du Sud sur les matières premières est un modèle de contre-développement qui produit des inégalités, du chômage et de l’endettement ; qui détruit les écosystèmes locaux et qui, de surcroît, interdit la mise en place d’une stratégie économique alternative.

Depuis le tournant du 20e siècle, l’actualité a montré que les situations socio-économiques du Nigeria ou de l’Angola ne se sont pas améliorées. Par contre, l’oligopole du pétrole truste toujours les premières places des classements. En 2018, sur les 10 plus grandes firmes multinationales en fonction du chiffre d’affaires? [11], on retrouve six entreprises pétrolières. Seule différence depuis quelques années, aux côtés des « occidentales » Exxon Mobil, BP ou Shell, on trouve trois entreprises chinoises (State Grid, Sinopec et China National Petroleum). Aucune trace par contre d’une entreprise africaine dans les premières places du classement… Un autre signe de la malédiction pétrolière !

Si en amont de la filière pétrolière, cette matière première? est synonyme de malédiction et si en aval son prix déclenche des mouvements sociaux, le prix du pétrole comme celui des autres matières premières est constamment sujet à la spéculation. Entre les paysans africains et les gilets jaunes, on trouve donc le spéculateur.

Le pouvoir de la finance

Expliquer le pouvoir des entreprises multinationales sur les filières de production transnationale passe par une compréhension fine des pratiques des propriétaires de ces entreprises. Depuis les années 1970, des fonds? financiers se sont imposés à la tête des grandes multinationales. Ces énormes fonds? collectent l’épargne des citoyens et des grandes fortunes pour l’investir dans les plus grandes firmes. En menaçant de vendre les actions achetées si le rendement proposé ne leur convient pas, les fonds? financiers ont une influence directe sur la gestion des entreprises et leurs pratiques.

Ces « nouveaux » acteurs du capitalisme mondialisé sont issus d’un contexte, celui de la globalisation financière. Les choix politiques posés par les gouvernements du Nord, durant les décennies 1970 et 1980, vont permettre d’affermir le pouvoir de la finance sur l’économie mondiale. En 1997, René De Schutter décrivait cette transformation des règles du jeu transnational par ces mots : « pour pouvoir puiser comme ils le voulaient dans le grand pot de l’épargne mondiale, les Grands Argentiers des grandes puissances ont systématiquement aboli toute réglementation cloisonnant jusqu’à cette date les différents marchés financiers et les différents pays au niveau financier. Les grands États ont ainsi créé la mondialisation financière, c’est -à-dire la possibilité pour tous les opérateurs qui en ont les moyens de s’adresser à tous les types de marchés des capitaux dans tous les pays. Pour faciliter les échanges, tout instrument financier a été transformé en titre pour employer l’expression internationale, à savoir un document qui peut rapidement changer de main ou d’ordinateur et à propos duquel il devient possible de prendre des paris » [12]. Le champ de la spéculation est ouvert. Les fonds? financiers vont s’y donner à cœur joie et vont progressivement remplacer les banques et les particuliers dans les actionnariats des firmes !

Pour la majorité des gens, Blackrock, Vanguard Group, State Street ou The Capital Group ne signifient rien, bien moins en tout cas que Coca-cola, Google ou Carrefour. Pourtant, on retrouve systématiquement ces fonds? d’investissement dans les firmes précitées. Selon Henri Houben, lorsqu’on prend les 100 plus grandes sociétés transnationales du monde et qu’on retire de cet échantillon les firmes détenues par des familles, on obtient 76 entreprises. On retrouve Blackrock à 64 reprises dans l’actionnariat de ces 76 plus grandes transnationales ; Vanguard Group à 44 reprises ; State Street 18 fois et The Capital Group dans le capital? de 9 transnationales [13].

La contre-révolution néolibérale des années 1980 a accouché d’une globalisation où le pouvoir économique des fonds? d’investissement s’est accru sans commune mesure. Sans avoir besoin de contrôler une firme – leur participation est généralement minoritaire pour éviter le risque de tout perdre lors d’une faillite- ils influencent sa stratégie industrielle en fonction de leur objectif de rentabilité.

La notion de risque a dès lors complètement disparu pour ce type d’investisseurs. C’est désormais sur l’entreprise elle-même et ses travailleurs qu’a été transféré le risque inhérent à la spéculation boursière…

Réguler, réglementer ou transformer ?

Après 40 années d’analyses des filières de production et des groupes transnationaux, le constat pourrait se révéler amer. Au fil des privatisations et des politiques de compétitivité, le pouvoir des firmes transnationales et des acteurs de la finance s’est indéniablement renforcé au Sud comme au Nord. Certains groupes dans la chimie ou la pharmacie ont aussi marchandisé une part du vivant en le brevetant. Enfin, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ainsi que la digitalisation de l’économie ont permis à ces acteurs de compiler des bases de données géantes sur les habitudes de consommation de la population. Durant ces quatre décennies, les organisations du mouvement social ont tenté d’inverser le rapport de force en adoptant trois stratégies : en jouant sur l’image de marque de ces groupes auprès des consommateurs ; en faisant pression sur les gouvernements pour renforcer les législations nationales ou internationales à l’attention des groupes ; ou en proposant des alternatives de production. Le Gresea s’est intéressé à ces trois options.

Observer pour comprendre ; comprendre pour agir
En août 2005, le Gresea lançait le premier mécanisme belge de surveillance des multinationales. Durant 10 ans, de la sous-traitance? au brevet en passant par le marketing, le Belwatch porté par Erik Rydberg a permis de documenter, par le biais de courts articles de presse, les pratiques des sociétés transnationales.
 
Le fonds? spéculatif TCI essuie un revers au Japon
 
Le Children’s Investment Fund Management (TCI, en abrégé) est un fonds? spéculatif britannique bien connu sous nos cieux. Malgré son nom désuet, qui lui donne des allures de fondation caritative à la Charles Dickens, c’est bel et bien un requin spécialisé dans les opérations de « restructuration » des grands opérateurs financiers et industriels. Il a, en coulisse, joué un rôle de premier plan dans l’OPA? de Mittal sur l’Arcelor en 2006. Même chose avec l’opération de démembrement de la banque ABN-Amro, en 2007. Même chose encore dans le cas du « raid » sur la Deutsche Börse en 2005. Au Japon, cependant, il vient d’essuyer un revers. Entré dans le capital? de l’électricien japonais J-Power à hauteur de 9,9%, devenu par là son premier actionnaire avec deux sièges au conseil d’administration, le fonds? « activiste » a cherché à y faire appliquer son traitement de choc habituel : exigence d’un retour sur l’investissement accru (10%), et d’une meilleure rétribution des actionnaires, cela va de soi. Il n’a pas été suivi. Les dirigeants de J-Power ont tenu bon, de même que, chez les analystes financiers japonais, leurs arguments. Pour résumer : l’électricité n’est pas un secteur comme un autre, et surtout pas une vache à lait, compte tenu notamment d’un endettement élevé, comme c’est toujours le cas en matière d’infrastructure de distribution énergétique. On citera le verdict d’un spécialiste des entreprises publiques de la banque UBS au Japon, qui dira que la proposition du TCI « ne correspond pas à la réalité économique. Le retour sur investissement n’est pas l’indicateur approprié » dans le cas de J-Power. Pour TCI, c’est rebelote. En juin 2007, à l’assemblée générale de J-Power, le fonds? avait demandé le doublement du dividende?, sans convaincre personne. L’affaire n’est pas sans éclairer le dossier Electrabel (Erik Rydberg, janvier 2008)
 
En septembre 2015, le Belwatch se transforme pour devenir Mirador. Si l’intégralité des brèves du Belwatch est toujours disponible sur ce nouveau site internet, ce projet coordonné par Romain Gelin permet une analyse économique et financière systématique des plus grandes firmes transnationales. Une base de données en construction permanente…rendez-vous en 2025 !
http://www.mirador-multinationales.be/

Trouvant ces origines dans le paternalisme patronal du 19e siècle, la responsabilité sociale des entreprises (RSE) a été portée sur le devant de la scène internationale à partir des années 1960 par des ONG principalement. Devant des États du Sud qu’elles considèrent comme incapables de tenir leur rôle de régulateur, les ONG décident d’utiliser l’image des firmes afin de les contraindre à appliquer des normes internationales non contraignantes. S’ensuivra une multitude d’initiatives internationales, de labels ou de codes de conduite qui très souvent, plus qu’aiguiller le consommateur vers le producteur « responsable », vont servir d’outils marketing aux entreprises.

Selon Anne Peeters, la RSE, qui prend son essor en Europe dans les années 1980, se définit comme : « le concept par lequel une entreprise est redevable de l’impact de ses modes de production auprès de la société. On a alors relevé que le système mis en exergue était déjà instauré en méthode de gestion au Japon. Mais, en Europe, c’est dans les années 1980 que les parties prenantes, autrement dit, les structures et les individus qui constituent leur environnement immédiat font véritablement l’objet d’une réflexion de la part des entreprises tentées par le concept » [14]. Si l’auteure constate la nécessité de réguler l’activité des firmes, elle observe néanmoins certaines limites ou risques liés à la RSE : privatisation rampante du droit, marginalisation de certains travailleurs du Sud, droit d’initiative aux entreprises. « des institutions internationales se sont de leur côté associées à des initiatives d’entreprises. C’est le cas de la Banque mondiale? qui a notamment rejoint Nike et GAP dans un programme, le « Global Alliance » dont l’un des objectifs consiste à contrôler la réalité du code de conduite des deux entreprises en confiant la vérification à des acteurs locaux, universités et ONG. Les organisations internationales concernées agissent ici comme promoteurs des initiatives émanant des entreprises et non comme correctrices des lacunes et manques des pouvoirs publics » [15].

Dans les années 2000, cette critique de la RSE a conduit les ONG comme les organisations syndicales à développer de nouveaux outils en essayant de « durcir » le droit mou issu de la RSE. Le Gresea Échos N°63 [16] revient sur différents enjeux de ce passage d’une soft law à une smart law à destination des sociétés transnationales. En parallèle, une coalition internationale d’ONG et de syndicats revendiquent l’adoption par les Nations Unies d’un Traité contraignant à l’attention des sociétés transnationales [17]. La bataille n’est pas neuve, elle dure depuis les années 1960…

Le Gresea s’est aussi à plusieurs reprises interrogé sur le « produire autrement ». S’il n’est pas possible de réglementer l’activité des entreprises sur les filières de production transnationales, peut-on se passer de ces entreprises ? Là aussi, il s’agit d’une vieille question.

Quarante années plus tard, à la lumière des analyses du Gresea, une chose est certaine : les droits et les alternatives de production relèvent d’une même lutte. D’une part, les expériences autogestionnaires, par exemple, ne peuvent survivre que dans un cadre légal les protégeant de la concurrence des firmes transnationales. D’autre part, le cadre légal et les droits ne s’obtiennent qu’au travers des luttes et des expériences alternatives concrètes.
Rendez-vous en 2058.

 


Analyse parue dans le Gresea Echos 96, décembre 2018. Pour commander ce numéro, rendez-vous ici

 


Pour citer cet article : Bruno Bauraind, La filière de production? comme méthode de compréhension du monde, décembre 2018, disponible à l’adresse : [http://www.gresea.be/La-filiere-de-production-comme-methode-de-comprehension-du-monde]

Notes

[1. Gresea, Analyse du système productif mondial du tabac, en vue de dégager les possibilités d’y instaurer un Nouvel Ordre Economique International, Octobre 1978, p10.

[2. Gresea, Analyse du système productif mondial du tabac, en vue de dégager les possibilités d’y instaurer un Nouvel Ordre Economique International, p11.

[3. Voir à ce sujet les travaux d’ A. Chandler.

[4. Quand j’entends le mot cuivre…, p.25.

[5. Idem, p.33.

[6. N. Ronse et N. Sonet, « Le secteur mondial du cuivre. Éléments de restructuration du secteur. À travers l’exemple des USA et du Chili », Gresea, Novembre 1986.

[7. R. Custers, « Destination Allende », Gresea Échos n°81, mars 2015, page 31.

[8. N.Hirtz, L’interventionisme d’État en Amérique Latine : flux? et reflux, in Gresea Échos n°87, septembre 2016.

[9. N. Hirtz, idem.

[10. B. Carton et P. Lamontagne, Le pétrole en Afrique, la violence faite aux peuples, Gresea, avril 2000.

[11. Top 500 du magazine Fortune, disponible à l’adresse : http://fortune.com/global500/list/

[12. R. De Schutter, La spéculation financière rend-elle les États impuissants ? , Gresea, Février 1997.

[13. H. Houben, Le nouveau capital financier?, septembre 2018 disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/Le-nouveau-capital-financier

[14. A. Peeters, Tour d’horizon de la responsabilité sociale des entreprises, Gresea Échos N°30, disponible à cette adresse : http://www.gresea.be/IMG/pdf/ge30.pdf

[15. A. Peeters, idem.

[16. Des droits pour tous, des règles pour les multinationales, Gresea Échos n°63, 2010.}