Durant les années 1990 et 2000, la plupart des économistes ont délaissé l’analyse de la distribution primaire de la richesse. Les économistes néoclassiques (néolibéraux), qui peuplent les universités et les business school d’aujourd’hui, ne s’intéressent pas à ce qui crée la valeur ou aux déterminants de son partage. Pourtant, comme viennent encore de le rappeler les récents mouvements sociaux qui secouent la France ou la Belgique, les inégalités économiques sont toujours au cœur des préoccupations des gens. Cet article propose un retour historique sur 70 ans de distribution « conflictuelle » de la richesse en Belgique.

Intuitivement, le salaire est souvent considéré comme quelque chose d’individuel, d’intime même. On n’en révèle pas le montant. Il sert à payer les courses, le loyer, et à épargner dans le meilleur des cas. Si on prend un peu de distance avec les contraintes du quotidien, le salaire peut aussi être abordé d’un point de vue collectif et politique. Dans ce cas, il devient la part de la richesse totale d’un pays ou d’une région qui revient aux salariés, sous la forme d’un revenu global (l’addition de tous les salaires) appelé « part salariale » ou « part des salaires ». Étant entendu que la richesse totale est produite en très grande partie par ces mêmes salariés [1], une partie seulement leur est rétrocédée. En effet, pour que le capitalisme existe, il lui faut ponctionner une part de la valeur ajoutée produite par les travailleurs. Cette richesse produite qui ne cesse d’augmenter depuis 1945, à quelques rares années près, est mesurée depuis près d’un siècle par le produit intérieur brut (PIB – la somme des valeurs ajoutées). Ce PIB se partage en deux revenus, celui des producteurs de la richesse est constitué par les salaires et les cotisations sociales. La part du capital est constituée du cash flow d’exploitation [2] (la différence entre les rentrées et les dépenses sur une année). Celui-ci se décompose entre les revenus immobiliers, les revenus mobiliers distribués aux actionnaires (dividendes), les profits non distribués ou encore l’impôt sur le bénéfice des sociétés.

Ce que désigne la part salariale

La part salariale n’est pas un indicateur du « niveau de vie des salariés ». Elle peut par exemple augmenter par le seul fait de la baisse du PIB. Dans ce cas, l’augmentation de la part salariale est moins liée à l’augmentation des salaires ou du « pouvoir d’achat » des travailleurs qu’à la baisse de la création de valeur ajoutée dans l’économie. En d’autres termes, si la taille du gâteau augmente moins vite que les salaires, ceux-ci en prennent une part plus importante. C’est presque toujours le cas lors d’une crise économique. En effet, les entreprises mettent un certain temps avant de restructurer et donc de licencier des travailleurs. L’augmentation de la part salariale peut aussi ne profiter qu’à une partie des salariés si, par exemple, les revenus des salariés les plus aisés augmentent plus que ceux des plus pauvres [3]. Si la part salariale n’est pas un indicateur du niveau de vie des salariés, que peut-elle alors expliquer ?

La part des salaires est tout d’abord un indicateur du « pouvoir économique » des salariés. En effet, une augmentation de la part salariale exprime le fait que les travailleurs récupèrent un pourcentage de plus en plus important de la richesse qu’ils ont produite sous forme de salaire ou de cotisations sociales. Ils sont dès lors moins dépendants des capitalistes pour investir dans les soins de santé ou les pensions, par exemple. À l’inverse, la baisse de la part salariale renforce mécaniquement la part des revenus du capital. Les actionnaires et les dirigeants d’entreprise ont alors des moyens financiers croissants pour exercer un pouvoir sur la société, sur les hôpitaux privatisés ou les pensions par capitalisation, par exemple.

La part des salaires est ensuite un indicateur des inégalités macroéconomiques. Comme l’a bien montré l’économiste français Thomas Picketty (graphique 1), nous sommes plus inégaux devant le capital que devant le travail. Pour la simple raison que la très grande majorité des Belges perçoit un salaire et en vit, alors que seule une minorité dispose d’un revenu du capital (des actions, un loyer, etc.). En outre, les revenus du capital sont, dans la grande majorité des cas, bien plus lucratifs que ceux tirés du travail. D’autant plus que les PDG des entreprises ou les « tops managers » allient un salaire important et des revenus du capital. Le fait que la part du capital se renforce désigne alors une société où les inégalités économiques augmentent.

Graphique 1. Inégalités face au capital et face au travail (estimation UE et USA)

La part salariale (graphique 2) ou la part du travail dans le revenu national peut se calculer de manière différente en fonction du choix du numérateur (en y intégrant une part des revenus des indépendants ou pas) et surtout du dénominateur (PIB, valeur ajoutée brute, RNB, etc.). Le débat technique a, dans le cadre de cet article, peu d’importance. Certes, en fonction des données choisies, la part salariale variera de quelques pour cent. Par contre, quelles que soient les valeurs choisies, la tendance de la courbe reste la même. Or, l’enjeu politique du rapport capital/travail se situe bien plus dans le conflit social que dans les démonstrations macroéconomiques. Le graphique 2 nous permet d’identifier, entre 1960 et aujourd’hui, cinq périodes distinctes pour ce qui est du rapport capital/travail en Belgique.

Graphique 2. Évolution de la part salariale en Belgique 1960-2018 (en % du PIB)


La Belgique et l’indigence statistique
Si la part salariale est un indicateur intéressant de la distribution primaire des richesses, il faut néanmoins regretter l’indigence des statistiques belges sur la question. En effet, les données Ameco que nous utilisons dans cet article montrent une hausse substantielle de la part salariale dans les années 1960 et 1970. Or, cette hausse n’est pas seulement due à l’émergence de l’État social en Belgique, elle résulte aussi d’une correction statistique très simplificatrice. Elle consiste à imputer aux indépendants une rémunération professionnelle moyenne supposée équivalente à celle des travailleurs salariés. En d’autres termes, on multiplie le nombre d’indépendants par le salaire moyen…Or, comme l’analyse Reginald Savage, durant les décennies 1960 et 1970, le revenu des indépendants (agriculteur, Horeca, artisanat…) s’effondre. Beaucoup d’entre-deux mettent d’ailleurs la clé sous le paillasson pour rejoindre le salariat. Ils sont donc très loin de percevoir le salaire moyen comme les statistiques l’indiquent pourtant. Pour les périodes suivantes, les données Ameco « redeviennent » plus logiques même si la méthode reste critiquable.
 
Pour plus d’informations, voir l’article de Reginald Savage, « Part salariale en Belgique : débat introuvable et diagnostic controversé », in Husson et Savage, Salaire et compétitivité. Pour un vrai débat…, Bruxelles, Couleur livres, 2013.

La contestation de l’ordre social établi (1960-1971)

Passées les années d’après-guerre, la décennie 1960 est, en Belgique comme dans d’autres pays européens, caractérisée par de nombreux conflits sociaux. En Belgique, si elle est un échec politique, la grève de l’hiver 1960-1961 ouvre un cycle protestataire qui sera amplifié par les évènements de mai 1968. Comme ailleurs en Europe, cette période voit l’arrivée d’une nouvelle classe ouvrière [4] (femmes, immigrés, employés, [5] etc.) sur la scène politique et sociale belge. Malgré l’introduction d’un système d’indexation automatique des salaires dès 1950, ils et elles contestent, comme les gilets jaunes actuels, le blocage du débat démocratique sur la redistribution des richesses. Ils et elles portent également des revendications plus qualitatives de transformation sociale. Les travailleurs. euses revendiquent des augmentations salariales, une baisse du temps de travail, mais aussi une plus grande qualité de vie, de meilleures conditions d’emploi et des formes de contrôle ouvrier. Cette contestation de l’ordre économique établi se fait tantôt à l’intérieur des syndicats, tantôt contre eux. La grève des femmes à la FN (février-mai 1966) marque l’entrée des femmes dans le conflit salarial. Le cycle de grèves sauvages, qui débute dans les mines du Limbourg en 1966 [6] et s’étend progressivement jusqu’en 1973 aux entreprises des bassins industriels wallons [7], révèle quant à lui une remise en question de la légitimité des directions syndicales [8].

Les revendications des travailleurs et des travailleuses ne sont pas systématiquement satisfaites par les directions d’entreprises, loin s’en faut. Comme le montre le graphique 2, la part salariale baisse entre 1966 et 1969. Néanmoins, l’addition des luttes sociales contraint les partis politiques et les corps intermédiaires (syndicats et patronats) à prendre en compte les revendications portées par le mouvement social et, par là, à ouvrir une seconde séquence de l’histoire contemporaine de la distribution des richesses en Belgique. Une séquence intéressante, car à elle seule, elle répond de manière factuelle et très « pragmatique » à la question : peut-on sortir du capitalisme par le haut ?

La marginalisation du capital (1971-1981)

Sous la pression du mouvement social, des politiques sociales, culturelles et salariales sont mises en œuvre. En 1968, le système de l’indexation des salaires est affiné en se basant sur des enquêtes complètes sur le budget des ménages. Le 26 janvier 1973, le nouveau Premier ministre socialiste Edmond Leburton, à la tête d’une coalition réunissant les socialistes, les sociaux-chrétiens et les libéraux, annonce dans sa déclaration gouvernementale : « Nous rendons hommage aux Gouvernements précédents qui ont changé le visage du pays en le dotant d’une infrastructure économique et technique. Nous pensons qu’il est temps qu’un effort semblable se concrétise désormais dans le secteur social et culturel ». La loi du 17 août 1974 ouvre un droit inconditionnel pour tout adulte domicilié en Belgique à un revenu minimum. Les syndicats, poussés dans le dos par des revendications plus politiques de « contrôle ouvrier » et de changement de société, négocient à l’échelon interprofessionnel d’importantes hausses salariales, la réduction collective du travail à 40 heures et l’augmentation des cotisations sociales [9]. Au sein d’une forte tradition de « programmation sociale » qui, depuis 1960, permet une négociation libre entre interlocuteurs sociaux, un salaire minimal interprofessionnel est fixé en 1975.

Ces mesures provoquent une transformation importante de l’économie belge. La contestation des inégalités économiques dans les usines se répercute dans les chiffres. Comme le montre le graphique 2 ci-dessus, entre 1970 et 1980, la part salariale bondit de près de 10 points de PIB. Le poids de la sécurité sociale en pourcentage du produit national brut (PNB) [10] passe de 17 % en 1970 à 22 % en 1975 [11]. À l’inverse, la part du capital se contracte. La chute du profit net des entreprises privées (excédent net d’exploitation) est impressionnante, de 12 % de la valeur ajoutée du secteur privé en 1973, il passe à moins de 5 % en 1981 [12]. Cette séquence historique particulière et unique dans la longue histoire de l’économie belge, caractérisée par une autre distribution de la richesse vers les salaires, la sécurité sociale et les services publics et culturels, prouve que le capital est, avant tout, une forme de domination politique qui n’est ni naturelle ni nécessaire au bon fonctionnement d’une société.

Cette tentative de marginalisation du capital en Europe de l’Ouest inquiète le monde patronal. À l’occasion de la conférence tripartite de 1975, l’UNICE (le patronat européen, ex-Business Europe) demande « purement et simplement l’arrêt des nouvelles politiques de distribution salariale en y indiquant clairement l’enjeu politique : les hausses salariales cumulées en Europe commencent à modifier la nature du régime politico-économique, dans plusieurs secteurs ces hausses dépassant en effet les gains de productivité engrangés. Comment dès lors rémunérer « correctement » le capital ? ». L’UNICE réclame aussi la suppression du contrôle des prix par les gouvernements, une diminution de l’interventionnisme des États, une plus grande flexibilité du marché du travail, une politique d’aide à l’investissement des entreprises (à travers la réduction des charges sociales et l’augmentation des aides fiscales) présentées comme la garantie de création d’emplois » [13]…Tout un programme !

Le retour du balancier (1981-1989)

Sur le terrain, la réaction du monde patronal est tout aussi brutale : automatisation de la production, délocalisation de certains secteurs industriels vers les pays à bas salaires, instauration de nouvelles pratiques de management, sous-investissement dans un outil industriel vieillissant.

À cela s’ajoutent les chocs pétroliers (1973 et 1979) ainsi que, à partir de 1979, les chocs monétaristes [14] sur les économies américaines et européennes. Plus que des gains de productivité, c’est du chômage que nos économies produisent désormais. Entre 1973 et 1983, le nombre de chômeurs passe de 125.000 à 700.000 [15]. Sous le couvert de lutter contre la « crise » des politiques keynésiennes, le patronat et une partie du monde politique vont, à leur tour, transformer la distribution des richesses.

La Belgique vit un premier tournant « néolibéral » avec les gouvernements Martens-Gol successifs entre 1981 et 1989. Avant cela, la fin des années 1970 est surtout marquée par des politiques de « soutien » à l’économie : la création d’emplois publics temporaires (plan Spitaels de 1978), l’incitation à la prépension ou les subventions publiques aux secteurs industriels en difficulté (plan Claes pour le charbon, acier, textile, verre, et construction navale). Si ces politiques relèvent du principe illégitime de socialisation des pertes et de privatisation des bénéfices [16], les gouvernements de l’époque ne s’attaquent pas frontalement aux salaires, à la sécurité sociale et aux services publics. À partir de 1981, les gouvernements Martens-Gol ne vont pas s’en priver en menant ce qu’il est désormais commun d’appeler des politiques d’austérité. Le 22 février 1982, le franc belge est dévalué de 8,5 % par rapport aux autres monnaies du Système monétaire européen. La mesure semblait devenir inévitable au fur et à mesure de l’accroissement du déficit public, lié à la socialisation des pertes du secteur privé, à l’augmentation du chômage [17] et à la fuite des capitaux. En parallèle de cette politique monétaire compétitive, le gouvernement belge décide de trois sauts d’index, instaure un contrôle des prix, ainsi qu’une réduction de l’impôt des sociétés et des mesures encourageant la spéculation financière [18]. À cela s’ajoute l’instauration dès 1983 d’une norme « légale de compétitivité », l’ancêtre de la loi de compétitivité [19]. Si les salaires sont attaqués, les revenus du capital sont eux « encouragés ». Ainsi, Gabriel Maissin rappelle que « L’ensemble des avantages fiscaux dont bénéficiaient les entreprises et les revenus du capital furent remodelés. Les arrêtés royaux de 1982 (exonération partielle pour investissements), ceux de 1983 (les fameux Coremans-Declercq, favorisant fiscalement les revenus de certaines actions et exonérant une part du bénéfice redistribué aux actionnaires), ceux de 1982 et 1983 concernant les centres de coordinations [ancêtre des intérêts notionnels] ainsi que les mesures prises en 1986 pour favoriser le capital à risque forment les maillons principaux de ce dispositif fiscal » [20].

D’un point de vue économique, l’État néolibéral vise avant tout à favoriser la libre circulation du capital sous le couvert d’un discours d’attractivité du territoire. Les mesures prises par les gouvernements Martens-Gol, comme celles prises dans les autres pays européens, préparent l’avènement de l’Europe néolibérale concrétisée au niveau supranational par deux traités. L’Acte unique (1986) consacre les quatre libertés de circulation (biens, services, personnes et capitaux). Le Traité de Maastricht (1992) interdit d’une part à l’État de faire autre chose que d’assurer cette libre circulation, d’autre part, il contribue à transformer progressivement les entreprises publiques en des firmes privées comme les autres.

Dans un contexte de croissance faible, de tels choix politiques ne pouvaient qu’augmenter les inégalités économiques en transférant une part importante de la valeur ajoutée des salaires vers les revenus de la propriété. Ainsi, entre 1981 et 1989, la part des salaires diminue de près de 6 % (graphique 2) sans pour autant que le chômage ou la dette publique ne se résorbent, bien au contraire. Les syndicats sont pour leur part coincés dans le piège du « chantage à l’emploi ». Comme le montre l’article d’Anne Dufresne ci-après, ils vont endosser l’argument compétitif pour se maintenir dans le jeu institutionnel.

Compétitivité et basse pression salariale (1990-2014)

Entre 1990 et 2014, la quatrième période, dite de « basse pression salariale » [21], voit la part salariale globalement stagner au-dessus des 50 % du PIB. Le Traité de Maastricht introduit les critères de convergence qui vont progressivement encadrer les finances publiques. En Belgique, si l’indexation automatique des salaires est maintenue, cette période se caractérise par l’institutionnalisation de la modération salariale et, surtout, par une réforme continue de la sécurité sociale qui, comme elle est financée en grande partie par les salaires (cotisations sociales), constitue évidemment un enjeu permanent de la distribution et de la redistribution des richesses.

La faible croissance et le souci de maintenir la compétitivité vont évidemment limiter les augmentations salariales. Hors index, le salaire net des Belges va connaître un « quart de siècle de quasi-stagnation » (0,3 % de hausse annuelle entre 1976 et 2000) [22]. Cette stagnation du salaire net est aussi due aux besoins de refinancement constant de la sécurité sociale. En effet, malgré les coupes dans les dépenses de chômage et d’invalidité (les taux de remplacement ne cessent de diminuer) ou dans certains remboursements de soins de santé, la hausse du nombre de chômeurs, le vieillissement de la population ainsi que les politiques de réduction de cotisations sociales visant à favoriser l’emploi déséquilibrent le budget de la sécurité sociale. La rengaine s’est en effet muée en mantra : il faut baisser les « charges » pour créer des emplois. La sauvegarde de la « sécu » passe aussi par une fiscalisation croissante de son financement. Ce processus, s’il peut s’avérer neutre sur le plan budgétaire change le rôle de l’État belge dans la gestion de la « sécu » : d’un arbitre, il devient progressivement maître du jeu.

Le maintien de la part salariale durant cette période peut donc être trompeur. Les revenus de la propriété étant peu mis à contribution alors que leur part dans le PIB a fortement augmenté lors de la séquence précédente, les syndicats et les partis sociaux-démocrates ont dû accepter d’augmenter la part solidarisée (cotisation et fiscalité) des revenus des travailleurs pour sauvegarder le système social. Si la part des salaires se maintient, on lui en demande toujours plus…

En outre, si le salaire « net » n’est pas attaqué directement, diverses réformes des allocations de chômage (voir le texte de Cédric Leterme ci-après) et des pensions (le pacte dit de solidarité entre les générations du gouvernement Verhofstadt en 2005) vont augmenter et activer le nombre d’actifs potentiels sur le marché du travail. Ce qui va avoir pour effet de mettre sous pression constante les salaires.

La dernière séquence de ce rapide parcours historique s’ouvre avec la décision, en 2012, d’un Premier ministre socialiste de prendre des mesures d’exclusion à l’encontre de certaines catégories de chômeurs [23]. En effet, cette mesure, dont la brutalité n’a d’égal que l’inefficacité économique, inaugure un second tournant néolibéral pour l’économie belge.

Autodafé d’un pacte social (2014-…)

À partir de 2014, les effets des politiques d’austérité des gouvernements Di Rupo, puis Michel se font sentir sur la part des salaires. Le saut d’index décidé en 2015 par le gouvernement Michel est d’ailleurs facilement identifiable sur la courbe (graphique 2). À cette mesure ponctuelle, le gouvernement ajoute des réformes structurelles. Bien que le fameux « handicap salarial » belge par rapport aux pays limitrophes soit résorbé ou en passe de l’être [24], le gouvernement Michel décide de renforcer la modération salariale en rendant la loi de compétitivité de 1996 plus contraignante [25]. Sous le couvert de rendre du « pouvoir d’achat » aux citoyens, le tax shift va, à partir de 2016, fragiliser les recettes de la sécurité sociale puisqu’il diminue le taux de base des cotisations sociales (de 32,4 à 25 %). Cette mesure sera cependant moins marquée sur la courbe de la part salariale puisque les baisses de cotisations seront partiellement compensées par des hausses de salaire net pour certains salariés. Enfin, l’augmentation de l’âge de la retraite ou la dégressivité plus rapide des allocations de chômage vont encore accroître la concurrence pour l’emploi et la pression sur les salaires. Depuis 2014, les politiques austéritaires du gouvernement (principalement le saut d’index) ont contribué à transférer environ 1,9 % du PIB belge des salaires vers le capital (graphique 2). En effet, en 2014, la part des salaires dans le PIB était de 51,1 % alors qu’en 2017, elle ne représentait plus que 49,2 %. Aux prix de 2017, cette baisse de 1,9 % du PIB équivaut à environ 8,3 milliards d’euros.

Mais ces politiques marquent-elles véritablement une rupture avec les deux séquences historiques précédentes ? En effet, les années 1980 ont connu trois sauts d’index. L’encadrement des salaires n’est pas une nouveauté. Des baisses de cotisations sociales sans contrepartie sont accordées au patronat depuis les années 1990. Les pensions ou le chômage sont en état de « perpétuelle transformation ». Si on s’en tient aux réformes décidées par les gouvernements Di Rupo et Michel, on est plutôt dans une accentuation des tendances néolibérales passées qu’à un point d’inflexion. Par contre, la méthode change. Depuis 1980, les syndicats ont très souvent été mis sous pression. Ils ont parfois été contournés. Ils ont endossé pour certains le discours sur la compétitivité. Mais leur double statut d’interlocuteur légitime et de contre-pouvoir dans le cadre de la démocratie politique et sociale belge n’ont sans doute jamais été autant attaqué que lors de la dernière législature. Le service minimum garanti, la volonté d’interdire les piquets de grève ou encore l’obligation de nommer un référent syndical en cas de conflit [26] sont autant de mesures qui visent à annihiler les capacités d’action du mouvement syndical. D’autres mesures cherchent également, plus largement, à discipliner le mouvement social : les lois anti-squat, la déchéance de nationalité des Belges de deuxième génération, les procès contre la solidarité avec les migrants ou contre la ZAD de Haren.

Or, refermons la boucle historique, depuis 1960, la part salariale a augmenté en Belgique lorsque les syndicats, dépassés par leur base, ont été contraints de se muer en mouvement social. Des gilets jaunes, des jeunes et le climat, des grèves moins contrôlées par les directions syndicales… Contrairement à ce que certains pensent, la période actuelle est propice à la lutte. Mais pour cela, il faudra faire le deuil d’un pacte social, brisé de longue date par l’internationalisation et la financiarisation de l’économie.

 


Analyse parue dans le Gresea Echos 97, mars 2019. Pour commander ce numéro, rendez-vous ici

 


Pour citer cet article : Bruno Bauraind, Septante ans de distribution conflictuelle des richesses en Belgique, juillet 2019, disponible à l’adresse : [http://www.gresea.be/Septante-ans-de-distribution-conflictuelle-des-richesses-en-Belgique]

Notes

[1. Une petite partie est également produite par les indépendants. Dans cet article, nous considérons les indépendants comme des entreprises. Leur revenu n’est donc pas comptabilisé dans la part salariale.

[2. Il correspond à l’excédent brut d’exploitation.

[3. C’est ce qu’on appelle la tension salariale.

[4. Mallet S. La nouvelle classe ouvrière, Paris, Seuil, 1963.

[5. La grève dans le secteur bancaire en 1972, par exemple.

[6. De Schutter, R., Démocratie syndicale, in Revue Mai n°10, février 1970.

[7. Forges de Clabecq en juin 1970, Cockerill à deux reprises en 1973, Brassico en 1973, FN Herstal en 1973 ou encore chez Caterpillar en juin 1970 et en 1973.

[8. Capron, M., L’évolution de la conflictualité dans les relations collectives de travail en Wallonie, in Arcq, Capron, Léonard, Reman (Dir.), « Dynamique de la concertation sociale, Bruxelles », Crisp, p.152.

[9. La description de cette séquence historique est tirée de Gobin, C., Verrouillage de la revendication salariale, transformation de la politique sociale en politique d’emploi, euro-syndicalisme et construction européenne. Bref retour sur 30 ans d’histoire contemporaine (1975-2005), in Clasqin, B., et Friot, B., « Employee’s resources and social rights in Europe », PIE-Peter Lang, Bruxelles, 2012.

[10. Le PNB est l’indicateur qui mesure la richesse créée par l’ensemble des ressortissants d’un pays, peu importe où ils résident. Il est aujourd’hui remplacé par le PIB dans la comptabilité nationale.

[11. Boyer R., cité par Gobin, C., idem.

[12. Savage, R., Économie belge 1953-2000 – Ruptures et mutations, Louvain-la-Neuve, Presses Universitaires de Louvain, 2004.

[13. Gobin, C., idem.

[14. En augmentant brutalement les taux d’intérêt, les banques centrales réduisent la masse monétaire en circulation en encourageant l’épargne. Cette action se traduit par la baisse des prix, mais aussi par le ralentissement de l’activité économique et une augmentation du chômage.

[15. Voir l’article de Cédric Leterme dans ce Gresea Échos.

[16. Sur ce sujet, voir les travaux de Jacques Bude (ULB) sur la sidérurgie wallonne.

[17. Il faut désormais assurer les allocations pour 700.000 chômeurs. Le budget de la sécurité sociale n’y parvient pas. Comme la loi le prévoit, l’État contribue donc à ce budget et son déficit s’en voit alourdi.

[18. Maissin, G., La Belgique sur le sentier du néolibéralisme. Profil d’une politique économique, article publié sur le site Éconosphères à l’adresse : http://www.econospheres.be/La-Belgique-sur-le-sentier-du

[19. Voir l’article d’Anne Dufresne dans ce Gresea Échos.

[20. Maissin, Gabriel, idem.

[21. Savage, R., et Husson, M., Salaire et compétitivité. Pour un vrai débat, Charleroi, Couleur livres, 2013.

[22. Savage, R., idem.

[23. Voir le texte de C. Leterme dans ce numéro.

[24. Conseil central de l’économie, Rapport 2016 sur la promotion de l’Emploi et la sauvegarde préventive de la Compétitivité. Partie 1, CCE 2017-0080, 10 janvier 2017, p. 12 et 21.

[25. Voir l’article d’A. Dufresne dans ce numéro.

[26. Gracos, I., Grèves en conflictualité sociale en 2017, Bruxelles, Crisp, 2018.}