La lutte contre la pauvreté est aujourd’hui le leitmotiv bien connu des organisations internationales de développement, il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. En 1990, le problème de la pauvreté s’érige soudainement en priorité des principales organisations internationales, se substituant progressivement aux politiques de développement promues jusqu’alors. Quel est le véritable sens de l’émergence de cette problématisation internationale de la pauvreté ? Quel est son rôle dans la reproduction des sociétés ? En décapant le discours et les analyses scientifiques, les stratégies politiques de ces organisations internationales s’éclaircissent.

Premières critiques de l’UNICEF

La littérature scientifique abonde en tout sens en réponse à ces interrogations. Une première explication de l’émergence de la lutte contre la pauvreté dans les objectifs des organisations internationales de développement tient dans les critiques de l’UNICEF sur les politiques de ces organisations. Ainsi, la palme revient à l’UNICEF d’avoir, le premier, critiqué et dénoncé, au milieu des années 80, les conséquences sociales désastreuses des politiques d’ajustement structurel des institutions financières internationales. Ces politiques furent lancées par le Fonds? Monétaire International (FMI?) et la Banque Mondiale? suite à la crise de la dette des pays en développement, au début de la décennie 80. L’UNICEF prôna donc un "ajustement à visage humain"(1) . Pour certains auteurs, ces critiques amenèrent les institutions internationales de développement à prendre en compte la pauvreté dans leurs objectifs.

De fait, les critiques de l’UNICEF contribuèrent à problématiser la pauvreté dans le monde. Ainsi par exemple, Michel Chossudovsky, soutient que "la Banque Mondiale? récupéra en quelque sorte le discours humaniste de l’UNICEF, et plusieurs équipes affectées à l’analyse de la pauvreté et des "dimensions sociales de l’ajustement" furent créées" (2). En effet, la Banque Mondiale? publia en 1990 un rapport sur le développement dans le monde entièrement consacré à la pauvreté (3). Mais ces critiques n’expliquent pas la priorité qui y fut soudainement donnée dans les années 90. Cette première explication n’est donc que peu satisfaisante.

Notons que, bien vite, à la suite de la Banque Mondiale?, l’Organisation Mondiale du Commerce? (OMC?), le Programme des Nations Unies pour le Développement? (PNUD?), le FMI?, l’OCDE?, l’Union européenne? et le G7 adoptèrent la lutte contre la pauvreté comme priorité officielle. En réalité, ce n’est qu’en 1995, qu’un consensus s’est établi au niveau mondial pour accorder, dans la coopération au développement, la priorité à la lutte contre la pauvreté, leitmotiv actuel. Avant cela, les discours de lutte contre la pauvreté des organisations internationales de développement semblaient prendre des chemins divergents malgré les fortes connivences.

Un étrange paradoxe

Une seconde explication de l’émergence du discours de lutte contre la pauvreté fut présentée par Bruno Lautier et Pierre Salama. Ils proposaient en 1995 une explication du phénomène : "Signe que la société toute entière échoue dans son projet, la pauvreté ne revient au centre du discours politique que dans des moments de crise intense, quand il est avéré que le progrès social non seulement a ses laissés pour compte, mais engendre la pauvreté"(4) . Mais une telle vision ne convainc pas entièrement, car, d’une part, comme le reconnaissent ces auteurs, "la pauvreté dans les pays en développement ne peut être réduite à une conséquence de l’ajustement" (5), d’autre part, ce n’est pas la recrudescence du problème de la pauvreté dans les années 80 qui a poussé les organisations internationales à faire de la pauvreté une priorité. En effet, force est de constater qu’à l’époque, elles ne disposaient pas de données fiables sur la pauvreté monétaire dans le monde. De plus, alors donc que les organisations internationales s’accordent pour ériger la lutte contre la pauvreté en grande priorité, elles dressent, par ailleurs, un bilan positif de trois décennies de développement, tant sur le plan économique que social (6). Pourquoi donc accorder cette priorité si le bilan du développement est positif ?

Notons que ce constat des organisations internationales est loin d’être partagé par tous, aux dires, par exemple, d’un auteur du sud (Cuba) : "En 1990, il y avait 76 millions de pauvres en plus qu’en 1970. le capitalisme néolibéral a accentué le problème. La fragilité des gouvernements facilite la dépendance économique extérieure. Les formules démocratiques sont vidées de leur contenu. Le système parvient même à faire coïncider un progrès de la gauche avec un processus de régression sociale" (7).

Une troisième explication par la pression des mouvements sociaux de l’époque peut être rejetée à nouveau. En effet, "il est peu probable que les mouvements sociaux des années 80 aient pu exercer une pression suffisante pour imposer une réorientation des politiques des organisations internationales" (8) . Le mouvement mondial qu’on connaît aujourd’hui naquit à cette époque mais n’avait alors pas la même influence qu’il possède actuellement.

Une fonction politique

Il est plus probable de parler d’une fonction politique de la priorité donnée à la lutte contre la pauvreté pour expliquer son émergence dans le discours international ; hypothèse soutenue par Francine Mestrum dans son ouvrage sur la mondialisation et la pauvreté. Cette hypothèse répond à une des trois questions sur la pauvreté de Bruno Lautier et de Pierre Salama : "…la pensée de la pauvreté s’organise autour de trois questions, interdépendantes, qui sont les préalables à toute politique de lutte contre la pauvreté : A quoi servent les pauvres ? À quoi sert la pauvreté ? Que faire des pauvres ?"(9) . Pour Francine Mestrum, les politiques de lutte contre la pauvreté des organisations internationales contribueraient à promouvoir le néolibéralisme.

Ainsi, les organisations internationales plaçaient, en 1990, la pauvreté à l’ordre du jour pour des raisons autres que le bien-être d’un milliard d’individus vivant dans la misère. En fait, ce serait le discours sur la mondialisation qui rendrait possible, voire nécessaire le discours sur la pauvreté. "Le discours sur la pauvreté fonctionne comme un parapluie à l’abri duquel se cachent les réformes dont la mondialisation néolibérale à besoin" (10).

Les politiques de lutte contre la pauvreté remplacent depuis 1990 les politiques de développement promues jusqu’alors, avec la volonté de faire table rase avec les dogmes du passé. La fin de la guerre froide offre une occasion historique pour entamer une nouvelle ère de coopération internationale, pour lutter contre le problème de la pauvreté. Selon la Banque Mondiale?, "la lutte contre la pauvreté est une tâche essentielle, car elle touche à l’intérêt commun de l’humanité tout entière". Mais en réalité, les politiques de la Banque Mondiale? n’ont pas changé, il s’agit toujours de pousser à la croissance économique et aux libéralisations. Simplement, les organisations internationales disposent aujourd’hui, avec la pauvreté, d’un alibi pour promouvoir la mondialisation néolibérale. Ainsi, la lutte contre la pauvreté devient la légitimation ultime de la mondialisation économique.

Amartya Sen écrivait dans les années 80, "Much about poverty is obvious enough". L’examen de l’émergence de la priorité de lutte contre la pauvreté dans les objectifs des organisations internationales éclaire quant à lui une réalité au-delà du discours qui permet de comprendre leurs stratégies politiques aujourd’hui.

Notes

1. CORNIA, G.A., JOLLY, R., STEWART, F. (ed.), Adjustment with a Human Face. Protecting the Vulnerable and Promoting Growth. A study by UNICEF, Oxford University Press, New York, 1987
2. CHOSSUDOVSKY, Michel, La Mondialisation de la pauvreté, Ed. Ecosociété, Montréal, 1998, p. 58
3. BANQUE MONDIALE?, Rapport sur le développement dans le monde 1990, La pauvreté, Banque mondiale?, Washington DC., 1990
4. LAUTIER, Bruno et SALAMA, Pierre (sous la dir. de), Pauvretés, Revue Tiers-Monde Tome XXXVI, n°142, Institut d’Etude du Développement Economique et Social, PUF, Avril-Juin 1995, p.245
5. Ibidem
6. "Les années 80 - dont on a souvent dit qu’elles ont été pour les pauvres une "décennie perdue " - n’ont pas, en réalité, démenti la tendance globale au progrès ". BANQUE MONDIALE?, op.cit., 1990, p. 2
7. Aurelio Alonso Tejada, in CETRI, Alternative sud, Comment se construit la pauvreté ?, Cahiers trimestriels, vol. VI-(1999) 4, L’Harmattan, Paris, 2000, p.81
8. MESTRUM, Francine, Mondialisation et pauvreté, De l’utilité de la pauvreté dans le nouvel ordre mondial, L’Harmattan, Paris, 2002, p 14
9. LAUTIER, Bruno,…op. cit. p 246
10. MESTRUM, Francine, op.cit. p.23