L’indice des prix à la consommation, dans sa version "light" (indice santé), est un facteur déterminant l’évolution des salaires. Il préserve le pouvoir d’achat. Il mesure l’inflation. Enjeux contradictoires autour d’un mécanisme très opaque...

C’est une nouveauté 2006. Au 30 janvier, en principe, car on négocie encore ferme, la Belgique aura un nouvel indice des prix à la consommation, mieux connu sous petit nom : l’index.
L’index, tout le monde connaît. Les salaires bougent "avec". Les revenus de remplacement aussi. Sans oublier les loyers. Impact direct sur le porte-monnaie. Selon qu’il monte ou fait du sur place, on sera plus riche (ou moins pauvre) ou logé à la même enseigne qu’avant. Façon de parler. Car l’index, lorsqu’il grimpe, ne fait que refléter une hausse des prix (inflation) et l’augmentation des revenus qui s’ensuit ne fait que corriger la perte de pouvoir d’achat entraînée par cette hausse. Jeu à somme nulle, si on veut, pour simplifier à l’extrême.
Pour recadrer tout cela correctement (en économie, rien n’est innocent), rappelons que l’intérêt scientifique pour le budget des ménages, qui est à la base des systèmes d’indexation, était à l’origine orienté vers la mesure de la pauvreté et des coûts de main-d’œuvre de la classe ouvrière, comme aujourd’hui pour les pays du tiers-monde : on a remplacé une "bête curieuse" par une autre. Et rappeler ceci encore que l’indexation des salaires, en Belgique, on la doit aux mineurs, qui se sont battus pour, ils n’ont pas de statue au Parc Royal. Le nouvel index est "bâti" sur les résultats de l’enquête relative au budget des ménages en 2004 (l’enquête budget 1996 déterminait le précédent). C’est nouveau et ce n’est pas neutre, il y a enjeu, intérêts contradictoires.

Un index inerte, SVP

Les syndicats sont naturellement attachés à la défense du pouvoir d’achat, donc à ce que l’index reflète au mieux l’évolution (haussière) des prix. A l’inverse, le gouvernement (critère européen d’une inflation de bas niveau) et les patrons (coût salarial) ont tout à gagner d’un index plutôt inerte, qui réagit peu ou pas à des flambées de prix, d’office jugées passagères ou isolées. Ajouter que, sur le coût salarial, le gouvernement est assez sur la même longueur d’onde que les patrons : l’objectif n°1 2006-2007 du Premier ministre Guy Verhofstadt est le rétablissement de la compétitivité et, partant, d’une modération salariale (voir suite de l’analyse plus bas).
Donc, partie serrée – car l’index a beau se parer de plumes scientistes, il est, largement, le résultat d’une négociation politique, entre syndicats et patrons, réunis dans une commission ad hoc, dite de l’indice. Là maintenant, on l’a dit plus haut, on négocie encore. L’index, c’est une construction acrobatique, un gâteau à étages imitant la tour de Pise. L’empilement repose sur l’enquête budget des ménages, 3.600 en tout (seulement) : cela donne, par type de dépenses, un coût moyen. Là-dessus, étage suivant, on sélectionne les services et biens "témoins" dont les prix vont être mensuellement suivis (on passe de 482 à 507 témoins dans le nouvel index) dans plusieurs points de vente de 65 localités : des "témoins" âprement négociés, on s’en doute, mais pas le choix des points de vente sur lesquels les syndicats n’ont aucune prise. Faut faire confiance. Là-dessus, nouvel étage, négocié lui aussi, les "pondérations", car les différents postes de dépense reçoivent, pour le calcul de l’index, un poids censé correspondre à son coût moyen pour le ménage moyen. C’est là que cela déraille un peu. Dans l’ancien index 1998, le poste "loyer", qui pèse en moyenne 21% dans le budget des ménages depuis 2000, ne comptait que pour... un petit 5,6%, ce qui ne devrait guère changer dans le nouvel indice. Commentaire d’un syndicaliste : "Comment ils arrivent à ce chiffre-là est un grand mystère. Cela ne colle d’évidence pas avec le coût réel des loyers." Un mystère qui restera mystère.

Manip’ et secrets d’État

Renvoyons ici à la brochure lumineuse sur l’index que la FGTB a réalisée en 1998 (téléchargeable sur son site [1]) et qui sera, en février, réactualisée. Le syndicat socialiste fixe quatre objectifs à l’index : être représentatif, refléter le coût de la vie, être compréhensible pour tous et être contrôlable. Eh bien, pour les deux derniers points, on repassera. Les PV de réunion de la Commission de l’indice, secrets. Le résultat des relevés mensuels, non publics. Le choix des points de vente, mystère et boule de gomme. Comme relève avec bon sens le président de la Commission de l’Indice Luc Denayer, trop de publicité pourrait ouvrir la porte à diverses manipulations. Certes, mais rêver à un peu de transparence n’est pas interdit : quelques années après, afin de permettre un contrôle populaire a posteriori, rien n’empêcherait de tout publier. Il est vrai que le contrôle indépendant relève des souvenirs d’anciens combattants. La CGT l’a fait, années septante. Le Mouvement ouvrier chrétien, itou. C’était la belle époque.
Alors ? Alors, combats en coulisse, contre les petites et les grandes manipulations. Les grandes, on connaît : sauts d’index (1984 à 1986) et, coup de maître, l’invention de "l’indice santé" (1994), un index "light" qui supprime, pour le calcul de l’indexation (salaires, revenus de remplacement et loyers), tabac, alcools, essence et diesel. Depuis 1994, donc, un écart se creuse entre évolution des salaires et inflation réelle. Et puis il y a les petites manip’, celle, assez subtile, consistant par exemple à estimer que le prix d’une voiture, même s’il a été augmenté, est resté inchangé du point de vue de l’indice dès lors que le véhicule incorpore des gadgets auparavant proposés en option. Et peu importe si le consommateur n’a plus le choix du modèle ancien, moins cher...

L’index ? Myope, myope...

L’index, pour le commun du peuple, n’est pas neutre. Tout est bâti sur un citoyen fictif. D’évidence, le "panier de la ménagère" standard ignore que loyer, nourriture et articles de première nécessité pèsent énormément plus dans le budget des bas salaires. L’index y est aveugle. Aveugle aussi aux inégalités, qui vont en croissant.
En 1993, les 20% les moins riches se partageaient 9% de l’ensemble des revenus nets imposables en Belgique : ils doivent se contenter, en 2003, de 5%. A l’inverse, la part des 10% les plus riches a grimpé, en dix ans, de 22 à 30%. Un tiers des revenus pour un dixième de la population. Voir encore le taux de pauvreté des enfants qui, selon une étude récente [2], augmente dans la plupart des pays européens entre 1990 et 2000 et, en Belgique, de 3,8 à 7,7%, presque un doublement. Pour ceux-là, l’indice ne rime à rien, pure foutaise. L’indice, pas l’indexation, il ne faut pas confondre.
Conquête du mouvement ouvrier, l’indexation est un rempart et, pour les organisations de travailleurs, une barricade, une ligne de front, un "no pasaran". C’est l’enjeu aujourd’hui. Temporiser, puisqu’il le faut, mais pas reculer. Il faut avoir les idées claires là-dessus.

Les salaires feraient-ils déraper l’index ?

Les salaires ont "dérapé" en 2005 martèle le discours patronal dominant. Loi de 1996 sur la compétitivité oblige, faudra négocier. Atteinte à l’indexation, modération ou gel salarial sont sur la table. Rentrée chaude pour les syndicats. 2006 commence dur pour les syndicats.

Après avoir dû avaler fin 2005 le "pacte des générations" (détricotage des acquis sociaux en matière de pension), les voici confrontés à une attaque frontale contre les salaires. En cause, la loi de compétitivité de 1996 qui impose le respect d’une norme salariale négociée, sur la base de l’évolution des salaires chez nos voisins allemands, français et hollandais.
La Belgique ne peut pas dépasser. Elle a dépassé en 2005, d’environ 2% en moyenne. D’où mécanisme de négociation pour corriger. D’où, aussi, grosse artillerie, grossière propagande patronale contre, ouvrez les guillemets, le "dérapage salarial" belge. Voir par exemple le gouverneur de la Banque nationale, Guy Quaden, himself, qui a réclamé, sans rire, la conclusion d’un "pacte de compétitivité".
L’indexation des salaires est, naturellement, pointée du doigt. Sa suppression figure (pour la forme, personne ne conteste son caractère "tabou") parmi les quatre gimmicks de modération salariale que la concertation sociale, loi de 1996 oblige, est invitée à envisager dans les prochaines semaines pour rétablir la sacro-sainte compétitivité. C’est cela ou un gel des salaires ou une réduction des charges patronales ou le système "all-in" (pour faire court : l’augmentation des salaires est, à l’intérieur d’une enveloppe fermée, modulée – voire annulée – par les variations de l’indexation, donc de l’inflation.) Rien de très réjouissant pour les travailleurs. Il est permis de prendre un peu de hauteur par rapport au confinement institutionnel de cette guérilla ?

Débat, pas sérieux

Pour rappeler, primo, que la notion de compétitivité est très relative. C’est Paul De Grauwe, professeur d’économie à la KUL et ex-sénateur VLD, qui a mis les points sur les "i", et dans L’Echo [3], encore bien. Les trois pays de référence choisis comme étalons pour comparer l’évolution des salaires belges, souligne-t-il, méritent d’être relativisés, car ils ne représentent que 50% de nos exportations, et ce d’autant que, à bien y regarder : "L’évolution sur ces dix dernières années ne montre pas une dégradation manifeste de notre niveau de compétitivité par rapport aux autres pays européens." Alors, tempête dans un verre d’eau ?
Un peu car, secundo, le débat "dérapage" se limite presque exclusivement aux facteurs de compétitivité dictés par loi de 1996, les syndicats jouant la carte des facteurs de dépenses en formation et en recherche ("normes" de la loi de 1996 que les entreprises n’ont pas, de leur côté, respectées) pour relativiser le dépassement de la norme salariale. N’est pas remise en cause, en d’autres termes, la répartition des richesses produites par les entreprises, ni la croissance des dividendes, rachats d’actions, placements spéculatifs, OPA et profits – qui pèsent tout autant, sinon plus, sur la compétitivité. C’est, aussi, un tabou ?

Paille et Poutre...

On est en droit de le penser car, tertio, on se trouve ici devant un hénaurme paradoxe. D’un côté, une pression constante (à la baisse) sur les salaires. De l’autre, une insolente bonne santé financière des entreprises : elles croulent, de l’avis de la plupart des analystes, sous des montagnes d’argent dont elles ne savent que faire. Aux États-Unis, déplore le Financial Times [4], "les profits des entreprises ont été phénoménaux – mais ont principalement enrichi les actionnaires et non créé de l’emploi, payé de meilleurs salaires ou jeté les bases d’un emploi robuste par l’investissement en usines ou en équipements".
Mieux, comme l’a noté l’Economist [5], les profits, mesurés par rapport au produit intérieur brut, "plafonnent à niveau jamais atteint depuis 75 ans" aux États-Unis et frôlent, en Europe et au Japon, un record inégalé depuis 25 ans – tandis que "dans la plupart des pays développés, les salaires réels moyens sont largement à la traîne des gains de productivité."
No comment ?
Si, comment : rapport de forces. Entre syndicats et patrons, il demeure, depuis le tournant néolibéral des années 80, défavorable aux premiers. Voir les accords d’entreprises allemands qui allongent le temps de travail à paie inchangée. Voir la pression médiatique, ici, pour ancrer la notion – biaisée, idéologique – du "dérapage salarial". Voir le commentaire désabusé d’un syndicaliste : "On va vers la formule du all-in. C’est, en soi, déjà une atteinte à l’indexation des salaires – chose que, vu froidement, la loi de 1996 consacrait d’une certaine manière déjà." Hard times.