On associe généralement le nom de Ford, y compris dans les manuels économiques destinés à façonner des têtes bien faites, à la naissance du travail à la chaîne et de l’organisation scientifique du travail, présentés comme sources de prospérité économique et de progrès social. Conte de fées. L’ouvrage de Michel Musolino invite à revoir la copie. D’abord, parce que la transformation de l’ouvrier en robot débiteur de tâches chronométrées promue par Frederick W. Taylor au début du 20e siècle– "l’atteinte la plus grave portée à la dignité du travail de l’homme depuis l’abolition de l’esclavage" – va entraîner une séparation radicale, et débilitante, du travailleur et de son travail. Citons Taylor dans le texte : "Les tâches telles que je les conçois pourraient être réalisées par un singe moyennement intelligent." Et ensuite parce que Henry Ford, réputé pour avoir introduit, en 1914, avec la Ford T, le "five dollar day", soit un relèvement salarial salué comme un progrès social. C’est oublier que, taylorisme et conditions de travail infernales obligent, il fallait, à l’époque, embaucher 53.000 personnes pour obtenir un effectif de 15.000, que le "turn-over" (taux de renouvellement des ouvriers) battaient des records (350% en 1913), que la grogne sociale ne cessait de croître, bref, qu’il fallait faire quelque chose pour ramener la paix sociale. Ce fut le "five dollar day", dont on oublie aussi qu’il était réservé aux ouvriers ayant une ancienneté de six mois (moyenne chez Ford : trois mois) et une conduite morale irréprochable... Ajouter à cela que Ford était un admirateur de Hitler, qui lui le rendait bien, et partageait avec ce dernier une passion pour l’antisémitisme, allant jusqu’à s’offrir un journal (le Dearborn Independent) "dans lequel il exerçait sa prose vénéneuse et grâce auquel il devient le porte-drapeau de l’antisémitisme aux Etats-Unis".

Source : Michel Musolino, "L’imposture économique", Editions Textuel, 1997, p. 192-201.