Climat et justice sociale :

Dans quelle vision sociétale inscrire la lutte contre le changement climatique ? [1]

L’écho du film d’Al Gore, ancien vice-président des États-Unis, ("Une Vérité qui dérange"), le rapport de Nicholas Stern, conseiller économique du gouvernement britannique, les recommandations du GIEC (Groupe des experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat), le retentissement du "Pacte écologique" de Nicolas Hulot, le succès croissant des manifestations organisées par la Climate Action Campaign… illustrent l’inquiétude de plus en plus vive de l’opinion publique face au changement climatique.

Depuis plus de 30 ans, les scientifiques mettent en garde contre le danger du réchauffement de la planète. La quantité de carbone, émise annuellement par l’économie mondiale (le gaz carbonique, CO2, est le gaz à effet de serre le plus important), représente environ le double de ce que les écosystèmes (océans, sols, végétation) sont capables d’absorber. Le phénomène de l’effet de serre, et donc du réchauffement de la surface de la planète, s’est amorcé avec la révolution industrielle et le décollage du capitalisme (moitié du 18e siècle). Phénomène dont la cause essentielle réside dans la combustion de l’énergie fossile (charbon, pétrole, gaz naturel) et qui s’est considérablement amplifié avec l’explosion du parc automobile, dans les années cinquante du siècle dernier.

Cote d’alerte

Aujourd’hui, la question qui se pose n’est plus comment éviter le changement climatique, il est en cours et fera sentir ses effets pendant plusieurs siècles ; mais bien : comment limiter les dégâts ?

Selon les spécialistes, la riposte devrait viser à maintenir la hausse de la température moyenne à la surface du globe au-dessous de 2°C par rapport à la période préindustrielle.
Dans son quatrième rapport, publié début avril 2007, le GIEC [2] estime aujourd’hui "probable" que la hausse de la température moyenne de surface, d’ici 2100, sera comprise dans une fourchette de 1,1°C à 2,9°C pour le scénario le plus bénin, et dans une fourchette de 2 ,4°C à 6,4°C pour le scénario le plus négatif.

Les experts du GIEC en précisent les effets. Au-delà de 2 à 3 degrés de plus qu’en 1990, le réchauffement aura des impacts négatifs sur toutes les régions du globe. Au-delà des 1,5 à 2,5°C de plus, de 20% à 30% des espèces animales et végétales risquent de disparaître. Le nombre de victimes d’inondations pourrait augmenter de deux à sept millions de personnes, chaque année. En 2080, dégradation et salinisation des sols conduiront 3,2 milliards de personnes à manquer d’eau et 600 millions à souffrir de la faim. Les conséquences de ces inondations seront plus graves là où la pression démographique s’accentue et dans les grands deltas d’Afrique de l’Ouest, d’Asie ou du Mississipi. Et, lors de leur conférence de presse, les scientifiques ont ajouté : "Les populations pauvres, même dans des sociétés prospères, sont les plus vulnérables au changement climatique".

Quant aux phénomènes météorologiques extrêmes, qui ont tendance à se multiplier aujourd’hui, le rapport du GIEC considère le lien entre le réchauffement et la violence croissante des tempêtes et des cyclones comme "plus probable que son absence".

Le climat ou la Bourse ?

Peut-on sauver le climat au plus vite et au maximum de ce qui est possible, dans la justice sociale, sans mettre en cause l’économie de marché ?

Voilà sans doute LA question de société, LE défi de civilisation auxquels les organisations sociales, syndicales, environnementales, politiques sont confrontées.

En 2001, le troisième rapport du GIEC estimait "probable" (risque de plus de 66%) que les changements climatiques, observés au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, soient dus majoritairement à "l’activité humaine". Le rapport 2007 recourt à l’expression "très probable", ce qui veut dire que le risque est de 90% à 99%. L’importance de ce constat ne peut nous échapper : le réchauffement planétaire est provoqué principalement par "l’activité humaine" ou plus exactement par le mode actuel, capitaliste, de cette activité. Le changement climatique réside dans l’effet mesurable des quantités de gaz à effet de serre déversées dans l’atmosphère depuis deux siècles, c’est-à-dire depuis le début du développement capitaliste basé sur les combustibles fossiles.

Nicholas Stern qui, rappelons-le, a été économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale et aujourd’hui conseiller économique du gouvernement britannique, a été jusqu’à écrire dans son rapport : "le changement climatique est un échec sans précédent du marché » [3]. La question peut être posée ainsi : ou bien on fera payer cet échec au marché, ou bien, le marché le fera payer aux exploités et opprimés du monde. Précisons que le rapport Stern, sans surprise, a choisi la deuxième voie. Il nous donne un avant-goût de la future politique capitaliste face au changement climatique.

Le changement climatique n’est pas causé par l’usage en soi des technologies modernes, ni même par ce qu’on appelle "le développement des forces productives". Par contre, c’est bien un certain type de développement des forces productives, induit par le mode de production capitaliste, qui a provoqué le changement climatique.

L’économie de marché est responsable du réchauffement climatique parce qu’elle est basée sur la concurrence et l’appropriation privée et irrationnelle des grands secteurs de production et d’échange. Les décisions de production ne sont pas prises en fonction de l’utilité et de l’écologie, mais en fonction des cours de la Bourse. Des choses inutiles ou nuisibles sont réalisées dans le seul but de satisfaire l’avidité des actionnaires. Des campagnes publicitaires coûteuses servent à écouler les marchandises. La concurrence aveugle pousse à la surproduction dont une partie va au rebut. Des objets sont conçus délibérément pour s’user rapidement, avec une consommation d’énergie superflue. On fabrique dans les pays pauvres, puis on transporte la production à des milliers de kilomètres, dans les pays riches. Bref, le gaspillage des ressources est, à bien y regarder, inhérent à l’économie de marché.

On sait depuis 1839 que la lumière naturelle génère de l’électricité en rencontrant certains matériaux ("effet photovoltaïque"). Si la recherche scientifique avait été orientée prioritairement vers l’exploitation de l’énergie solaire, l’atmosphère aujourd’hui ne serait pas saturée en carbone. Le soleil est le meilleur réacteur dont nous puissions disposer : il est gratuit, installé à 150 millions de kilomètres de la Terre, recycle lui-même ses déchets, fonctionne depuis 5 milliards d’années et fonctionnera encore au moins 5 milliards d’années. Capter ne fût-ce qu’un millième de cette énergie suffirait à couvrir les besoins du monde entier, y compris des milliards de gens qui vivent dans l’extrême pauvreté énergétique. Un millième de ce flux peut être converti en énergie utilisable à l’aide des technologies actuelles.

Pourquoi cette orientation n’a-t-elle pas été prise ? Notamment, parce que personne ne peut être propriétaire du flux solaire illimité, tandis qu’on peut être propriétaire des stocks limités de charbon, de pétrole, de gaz… et que cela procure d’énormes profits.

Successivement, la multinationale pétrolière Exxon et la multinationale française ElfTotalFina ont publié leurs résultats 2006. 39,5 milliards de dollars de profit pour la première, et 12,6 milliards d’euros pour la seconde. Dans les deux cas, il s’agit de records absolus, l’un mondial, l’autre français. C’est là le cœur du problème, parce que là est le cœur du système. Changer radicalement la manière dont nous produisons, dont nous consommons, dont nous circulons, dont nous nous logeons, dont nous nous chauffons, est absolument nécessaire pour inverser la course à l’abîme et donner une chance à la planète et à l’humanité. Mais cela ne peut se faire sans transformer complètement le système industriel et économique actuel, celui de l’économie de marché et du profit, celui-là même où Exxon et TotalElfFina font la loi.

Qui va payer ?

Le rapport Stern a évalué à 20% de la richesse mondiale les coûts de tous les dégâts futurs du réchauffement climatique d’ici la fin du 21e siècle. Il estime le coût des mesures à prendre entre 1050 et 1200 milliards de dollars par an. Trop cher, à entendre Nicholas Stern. Trop cher, alors que les budgets des armées engloutissent annuellement 1.037 milliards de dollars [4], que les profits pétroliers "pèsent" 1.500 milliards d’euros/an [5] ? Trop cher, alors que 200 millions de gens devraient fuir la montée des océans d’ici 2080, que le réchauffement ajouterait trois milliards d’hommes, de femmes et d’enfants à la liste de ceux qui souffrent déjà de pénurie d’eau ?

Le remarquable travail du GIEC n’est-il déjà pas en train d’être utilisé politiquement par le néo-libéralisme ?

Sous couvert de lutte contre le réchauffement, les gouvernements ne seraient-ils pas en train de s’accorder sur une stratégie en trois volets.. C’est : faire payer le gâchis climatique au monde du travail, aux paysans, aux pauvres en général. C’est accroître la domination sur les pays en développement. Et c’est le soutien (avec l’argent de la collectivité) aux grands groupes énergétiques (automobile, pétrochimie…) qui vont mettre en coupe réglée les dernières ressources naturelles, avant de se réorienter vers les nouvelles technologies. On pense évidemment aux multinationales agroalimentaires qui transforment de vastes régions agricoles, surtout au Sud, en zones de production de biocarburant au détriment de l’agriculture de subsistance.

Le rapport Stern révèle un ambitieux projet stratégique : utiliser la peur du réchauffement pour amener l’opinion publique à accepter des objectifs qui sont loin d’être uniquement climatiques.

De quelles mesures "impopulaires" pourrait-il s’agir ? La taxe CO2, par exemple...

Une taxe sur le CO2 pour sauver le climat ?

Une des idées de Stern est l’instauration d’une taxe sur le carbone. Le pacte écologique de Nicolas Hulot en fait le levier privilégié de la lutte pour le sauvetage du climat et, chez nous, le Bureau du Plan a étudié les niveaux de taxation à adopter pour atteindre différents niveaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La menace qui se profile derrière cette taxe, présentée comme une alternative aux quotas nationaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre, est celle d’une attaque contre la protection sociale et les revenus.
Cette taxe, destinée selon les simulations du Bureau du Plan à réduire de 30% les émissions, en 2020, impliquerait une hausse de fiscalité indirecte (la plus juste des fiscalités), équivalent à 1,6% du produit intérieur brut. Et pour ne pas compromettre la sacro-sainte compétitivité, cette taxe sur le carbone serait compensée par une nouvelle baisse des cotisations patronales à la sécurité sociale. Ce nouveau cadeau aux entreprises serait de 8.960 millions d’euros, soit 3,9% de baisse du coût salarial. La hausse du prix moyen de l’énergie (toutes sources confondues) à la consommation finale serait de 32,5%.
La boucle est ainsi bouclée : aux travailleurs et à la population de payer les dégâts du réchauffement climatique et la déstabilisation de la sécurité sociale.

Si l’action politique contre le réchauffement climatique sert de prétexte à de nouvelles mesures de régression sociale, alors, il ne faudra pas s’étonner que la révolte légitime des travailleurs et des consommateurs vienne compromettre les convergences indispensables entre la lutte sociale et la lutte environnementale.

Mobilisations...

Le sauvetage du climat, dans la justice sociale, passe avant le profit et nécessite une importante redistribution des richesses.

La "révolution énergétique", selon l’expression du climatologue, Jean-Pascal van Ypersele, peut satisfaire amplement tous nos besoins énergétiques, aujourd’hui et demain, au Nord et au Sud de la planète, et cela, sans régression sociale. Elle doit répondre aux besoins de la collectivité et non ceux de la Bourse.

Aussi dans la lutte contre le changement climatique, les volets social, environnemental et politique sont étroitement imbriqués. L’inquiétude de la population devant le réchauffement ne doit pas se traduire en une offensive contre les acquis sociaux. Il s’agit d’imposer aux décideurs politiques des mesures pour limiter les dégâts du réchauffement climatique.

Cela implique de larges mobilisations, syndicales, sociales, environnementales et citoyennes, couplées à un plan et un programme d’action pour des changements structurels profonds.

A titre d’exemple, évoquons quelques revendications prioritaires. C’est la mise sous statut public de l’énergie. C’est l’organisation de transports en commun gratuits et de qualité. C’est un plan public d’isolation des bâtiments et un programme public de développement de l’énergie solaire. C’est aussi la mise en cause de la flexibilité du travail qui oblige les gens à utiliser une voiture. C’est encore le transfert massif de technologies propres vers le Tiers-monde.

Nous avons déjà évoqué les surprofits de la vente des hydrocarbures (1.500 milliards d’euros à l’échelle mondiale, chaque année), les budgets de la défense (1.037 milliards de dollars en 2004). Revenons-y.

Selon le rapport Stern, la somme de ces deux chiffres correspond à plus du double du coût des mesures à prendre pour maintenir la concentration atmosphérique en gaz carbonique en dessous du seuil critique de 450 ppmv (parts par million en volume d’équivalent CO2). On a donc le choix. Soit des mesures collectives, qui ne détériorent pas la situation des salariés et des plus pauvres. Soit la logique capitaliste : socialisation des risques (sur les plus faibles, surtout) et privatisation des richesses produites.

P.-S.

Texte prononcé le 20 avril 2007 à Herbeumont lors d’une session de formation de délégués de la CNE Industrie, secteur de la Chimie.

Notes

[1Cet article s’inspire largement du dossier thématique que Daniel Tanuro a rédigé pour le bimestriel Inprecor (n°525, février-mars 2007, Paris).

[2Ce 4e rapport a été adopté, début février 2007 à Paris, au terme de la réunion du GIEC (quelque 1.000 scientifiques) et les représentants officiels de 113 États, en présence d’observateurs du monde des affaires ainsi que des ONG environnementales.

[3Rapport rédigé par Sir N. Stern à la demande du gouvernement britannique, octobre 2006.

[4Chiffre 2004 du SIPRI, Stockholm.

[5Jean-Marie Chevalier, Les grandes batailles de l’énergie, Gallimard 2004.